La réussite pour tous, comme la frustration

Les tenants d’une telle politique s’appuient sur une double justification bienveillante?: la promesse d’une réduction des inégalités et l’avènement d’une économie du savoir vorace en jeunes diplômés. Conséquence directe, le master est aujourd’hui le diplôme le plus délivré avec près de 140?000 nouveaux titulaires chaque année, soit davantage… que le nombre de BEP ou CAP. Une observation attentive du réel justifie-t-elle cette orientation?? A minima, elle devrait nous interroger. Le plus élémentaire bon sens la rend absurde. Tout d’abord, les effets de l’ouverture de l’accès à l’enseignement supérieur sur la réduction des inégalités sociales sont, au mieux, très discrets pour deux raisons?: l’iniquité dans la répartition des diplômes entre groupes sociaux et la dévalorisation de ces mêmes diplômes sur le marché du travail. Ainsi, parmi les enfants de cadres ou de professions intermédiaires âgés de 20 à 24 ans, on trouve deux fois plus d’étudiants que chez les enfants d’ouvriers, alors qu’au sein de la cohorte d’élèves entrés en 6e en 1995, 41 % des enfants de cadres ont terminé leurs études diplômés d’un master, d’un doctorat ou d’une grande école, contre 4 % pour les enfants d’ouvriers non qualifiés. La deuxième explication tient à l’incapacité de l’économie française à absorber l’afflux de nouveaux diplômés de masters, car aux 140?000 bac+5 distribués chaque année répondent moins de 40?000 recrutements de cadres juniors. L’offre de travail étant plus de trois fois supérieure à la demande, la valeur faciale du diplôme s’effondre?; la baisse de son utilité annule donc le gain potentiel espéré par la démocratisation éducative. Le problème prend alors forme, c’est celui de la masse discordante, du différentiel de 100?000 jeunes diplômés pour lesquels la société doit assumer une espérance bafouée. L’espérance bafouée des 30 % d’étudiants sortis du système en 2004 avec un master et toujours pas cadres sept ans après leur entrée dans la vie active. Celle des 9 % de diplômés d’écoles de commerce ou des 12 % de titulaires de masters universitaires de 2010 encore au chômage trois ans plus tard. La frustration est alors inéluctable, c’est l’inévitable retour de boomerang de la fausse promesse. Frustration du jeune diplômé, observant le gouffre existant entre l’espoir et le constat, entre les efforts accomplis, l’investissement – en termes de temps et de ressources financières – que représentent la poursuite d’études longues et la récompense, c’est-à-dire le statut social et la rémunération. Frustration également pour les familles dont les enfants accèdent à des niveaux de formation plus élevés, qui éprouvent successivement fierté, déception et résignation. En fin de chaîne, les moins et non diplômés souffrent aussi, le déclassement des uns se répercutant sur la situation des autres, ces derniers étant victimes de la concurrence déloyale des premiers sur des postes inférieurs à leur niveau de qualification. Les plus mal lotis en matière de capital scolaire étant les ressortissants des classes populaires, la boucle est bouclée?: la fuite en avant généreuse se confond en bombe à retardement sociale et générationnelle. Mais tout cela interroge bien au-delà, c’est la question du sens de la fonction d’enseignement qui est posée. Car le doute est permis?: la quantité s’obtient-elle au détriment de la qualité?? La logique des objectifs chiffrés à atteindre (les 60 % d’une classe d’âge à l’université aujourd’hui, les 80 % au baccalauréat hier) est elle-même un pousse-au-crime, le moyen le plus simple d’y parvenir demeurant l’abaissement du degré d’exigence. Il va sans dire qu’un « temps de passage » atteint selon cette méthode modérerait sérieusement le bien-fondé de la démarche… Attention à ne pas transformer l’enseignement supérieur français en un système « où il ne s’agit plus tant d’apprendre que d’être certifié par le diplôme comme ayant appris », comme le dit si justement la sociologue Marie Duru-Bellat. La configuration actuelle commence pourtant à y ressembler furieusement. Il faut dire que le mécanisme est redoutable, une sorte de prophétie auto réalisatrice permanente. L’affirmation « plus on est diplômé, moins on a de risques d’être au chômage » demeurant exacte, les individus ont intérêt à opter pour des stratégies de poursuite d’études, ce qui vient alimenter à la fois le stock de diplômés et les cas de distorsion de concurrence sur les postes moins qualifiés, aggravant de fait la situation des non diplômés… et rendant plus que jamais nécessaire la détention d’un diplôme de l’enseignement supérieur?! C’est alors que le cercle vicieux s’enclenche, la situation incitant bien souvent les acteurs à une prise de décision in fine relativement inefficace à l’amélioration de leur propre sort.